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Le développement et le futur des monnaies temps, par Jean Bourdariat et Bruno Théret.

L’étalon de mesure de la vraie richesse est le temps disponible

(Karl Marx, Grundisse[1])

 Les monnaies-temps, l’échange et la réciprocité

Les monnaies-temps et les banques de temps sont apparues il y a une trentaine d’années environ, d’abord dans les pays anglo-saxons. Il existe aujourd’hui plusieurs milliers de banques de temps de par le monde. La plupart d’entre elles réunissent un cercle restreint de membres qui échangent entre eux des services ou des biens sans rechercher le profit, ou se retrouvent pour des rencontres amicales ou festives.

Le concept d’échange amical et d’entraide nous interpelle non seulement sur notre addiction à l’échange marchand, mais aussi sur notre relation à la collectivité dans laquelle nous vivons, sur nos pratiques de la solidarité et sur la conscience plus ou moins claire que nous avons de l’utilisation et de l’entretien des biens communs que nous partageons, au sein d’un groupe, d’une communauté, ou d’un territoire.

Il existe trois manières de disposer d’un objet : l’échange médiatisé par un marché ; la redistribution (un centre collecte et redistribue aux membres de la collectivité) ; la réciprocité (don – contredon)[2]. La science économique étudie l’échange et la répartition des objets en fonction de leur valeur telle qu’elle est mesurée sur des marchés avec les instruments monétaires correspondants. Le champ de la réciprocité est en dehors de ce périmètre : dans la réciprocité, l’échange peut se faire sans qu’il y ait nécessairement représentation d’une équivalence entre les contreparties.

Une monnaie-temps est un instrument monétaire de la réciprocité basé sur une échelle de valeur immatérielle, celle du temps d’activité d’une personne. La monnaie-temps instrumente un principe mutualiste d’équivalence de la contribution en temps de chaque participant, du type une heure = une heure. L’objet (un bien ou un service) est mis à disposition en échange d’un crédit-temps inscrit simultanément à l’actif et au passif de la banque.

Les dispositifs d’échange base temps sont ainsi construits sur l’enregistrement de dettes mutuelles entre les membres. Le solde de leurs bilans est donc en principe toujours nul, mais des bonifications et incitations en crédit-temps peuvent être distribuées par certaines banques de temps. L’unité de compte étant fixe et non manipulable par convention, l’heure d’activité domestique ou communautaire n’est pas sujette à variations : la monnaie-temps ne saurait être inflationniste. Elle n’est pas non plus destinée à être épargnée, sauf rares exceptions (le Fureai Kippu au Japon, un système dont l’unité de compte est une heure de service à une personne âgée, le permet). Elle ne peut donc faire l’objet d’une spéculation financière[3]. Enfin, selon le choix de ses créateurs, une monnaie-temps peut, ou non, avoir un prix mesuré en monnaie nationale, et éventuellement être convertible.

La monnaie n’est pas nécessaire à l’exercice de la réciprocité, car il n’y a pas forcément équivalence entre don et contredon. Le don gratuit est souvent pratiqué par les adhérents d’une banque de temps sous la forme du bénévolat : un service peut être délibérément rendu sans que le fournisseur attende du bénéficiaire un paiement en crédit-temps. On peut même penser que cela a été une condition pour que les banques de temps puissent se développer, mais aussi que c’est là un frein important à leur reproduction et/ou à leur dynamique dans le temps (cf. infra)

 

Banques de temps, LETS, SEL

L’idée de monnaie temps est apparue aux Etats-Unis au début des années 1980, quand Edgar Cahn dit s’être rendu compte que l’assèchement des budgets sociaux décidé par le gouvernement Reagan rendait nécessaire une autre monnaie, différente. Le concept de monnaie temps (le Timedollar) et de banque de temps était né. A peu près au même moment est apparu le premier Local Exchange Trading System (LETS), créé par Michaël Linton[4] au Canada, en Colombie britannique. Un LETS est un système organisé par un groupe de personnes appartenant à une petite communauté, qui se mettent d’accord pour échanger des biens et des services entre eux sans argent liquide. La valeur des échanges, mesurée en monnaie officielle, circule d’une personne à l’autre par des comptes qui sont débités et crédités. Ainsi la monnaie utilisée pour valoriser les échanges distingue fondamentalement la banque de temps du LETS : le temps pour la première, la monnaie officielle pour les seconds. Depuis leur apparition, les banques de temps et les LETS se sont développés en parallèle dans un grand nombre de pays.

En France, les systèmes d’échange locaux (SEL) sont apparentés aux LETS : ils échangent des biens et des services. Le premier SEL français a été créé dans l’Ariège en 1994. Mais contrairement aux LETS, les SEL écartent toute référence à la monnaie officielle (l’euro) : les échanges doivent se différencier sans ambiguïté d’une transaction commerciale pour des raisons réglementaires et fiscales. Les SEL utilisent leur propre monnaie équivalente à une monnaie-temps, utilisée pour les échanges de services comme pour les échanges de biens. En revanche, le modèle de fonctionnement des Accorderies, conçues au Québec et qui se développent  désormais aussi en France[5], est celui d’une banque de temps.

 

Les valeurs fondamentales

En lançant le Timedollar, et en observant l’activité des banques de temps, Edgar Cahn a formulé le concept de « Core Economy »[6], que l’on pourrait traduire imparfaitement en français par « économie de base » ou « économie fondamentale ». Nous utilisons par la suite le terme anglais. Pour Cahn, la Core Economy est celle de la famille, du voisinage, de la communauté et des droits civils. Cette économie produit l’attention aux enfants, à la famille, aux personnes âgées, le dynamisme et la sécurité du voisinage, la démocratie et les droits civils au sein de la collectivité. Elle est en fait le fondement à partir duquel l’économie de marché s’est développée dans ses deux composantes, privée et publique. Elle représenterait au moins 40% de l’activité globale (PIB + Core Economy). Elle n’est pas incluse dans les statistiques du PIB (produit intérieur brut). En France, l’INSEE estime le travail dit « domestique » entre 42 et 77 milliards d’heures par an, pour un temps de travail salarié évalué à 38 milliards d’heures[7].

Le paradigme de la Core Economy  est celui « d’un travail non-rémunéré lié au bien-être », réalisé au sein d’« espaces communautaires d’échange », les banques de temps[8]. Celles-ci sont fondées sur les cinq valeurs fondamentales énoncées par Edgar Cahn :

Ressources : chaque être humain est une ressource.

Redéfinir le travail : certaines activités n’ont pas de prix et doivent être reconnues et récompensées.

Réciprocité : l’aide est plus efficace quand elle se fait dans les deux sens.

Communauté : nous sommes plus forts ensemble que chacun isolément.

Respect : chaque être humain est important.

Bien que les SEL se situent dans la lignée des LETS,  leurs buts sont en accord avec les valeurs formulées par Cahn pour les banques de temps. La charte des SEL, qui est l’élément central de leur identité, exprime une volonté de « vivre autrement » en affirmant l’importance du lien (« plus important que le bien »), de l’échange sans référence au système marchand, du partage, de la solidarité et du respect de chacun, de pratiques démocratiques, de la conscience de l’impact humain sur l’environnement[9].

 

Les freins

Au départ, réaliser des échanges en mesurant la valeur de l’objet à l’aide du temps au lieu d’une monnaie officielle a suscité des réactions de défense de la part d’acteurs de l’économie de marché : parmi les griefs, la concurrence déloyale, le travail dissimulé, le travail bradé, l’évasion fiscale. Mais les échanges intervenant à l’intérieur de la Core Economy, donc en dehors de l’économie marchande, peuvent-ils être soumis aux mêmes règles que celles encadrant cette dernière, sans être immédiatement étouffés dans l’œuf ? Cela a conduit à la formulation de règles spécifiques, variables selon les pays, régissant ce type d’échanges.

Ainsi, aux Etats-Unis, l’IRS (Internal Revenue Service) a mis des conditions à l’exemption de taxes dont bénéficie le Time Dollar : une heure = une heure sans considération de l’objet de l’échange, des échanges non-contractuels, un but non-commercial[10]. En France, les conditions d’exemption de l’impôt sur le revenu et de la TVA pour les échanges au sein d’un SEL ont été précisées par un arrêt de la Cour d’Appel de Toulouse[11]. Suivant cette jurisprudence, le service objet de l’échange doit être apporté de manière occasionnelle et spontanée, en dehors de toute rémunération et de toute contrainte. C’est pour cela que les Accorderies et les SEL interdisent aux participants professionnels la réalisation d’un échange en temps dans leur champ de compétences professionnelles. En Finlande, en Suède et au Danemark, le développement des banques de temps est en revanche freiné par une politique fiscale fondée sur une assiette de taxation très large[12]. En Belgique et en Italie, la tolérance fiscale est plus grande. Un groupement de maraîchers de Wallonie a obtenu qu’un pourcentage du prix d’un panier de légumes soit payé en monnaie-temps, le Minuto. Cette monnaie-temps se singularise, puisque l’usage en est proposé à des utilisateurs professionnels[13].

Un autre frein au développement des banques de temps est qu’elles nécessitent un apport extérieur minimum de ressources pour assurer le fonctionnement de l’organisation (bénévolat, subventions et aides publique, dons de fondations privées). Ceci peut expliquer d’un côté leur développement limité en termes de territoires couverts et populations participantes, de l’autre les projets d’élargissement de leur action en tant que nouveau paradigme de politique sociale et de démocratie participative.

Les banques de temps dans le monde

Il n’existe pas d’étude mesurant précisément la diffusion des banques de temps à travers le monde. Les annuaires d’associations de banques de temps donnent des chiffres qui doivent être considérés avec précaution, car les banques de temps sont souvent petites, elles sont nombreuses à fonctionner au ralenti[14]. Elles peuvent aussi être recensées plusieurs fois, et il n’est pas certain que les informations enregistrées soient à jour. A titre d’exemple, si Sélidaire[15] recense dans sa base de données plus de 480 SEL en France, ce sont seulement 272 SEL qui ont payé leur cotisation en 2013. Enfin certains LETS utilisent une monnaie temps, mais on n’en connaît pas le nombre, alors qu’ils sont nombreux en Allemagne (Tauschringen)[16]. Il y aurait 1500 LETS dans 39 pays[17]. Le tableau qui suit recense près de 2500 organisations utilisant une monnaie temps pour une sélection de pays. Mais pour Jérôme Blanc, le nombre réel serait inférieur et pourrait se situer entre 1500 et 2000.

Allemagne 400 batt-online.de/
Australie 48 timebanking.com.au/
Espagne 340 bdtonline.org
France 480+15 http://selidaire.org/accorderie.fr/
Italie 430 associazionenazionalebdt.it
Nouvelle Zélande 27 community.timebanks.org/
Portugal 28 bancodetempo.net/pt
UK 300+ timebanking.org, spiceuk.com
USA 700+ timebanks.org, hourworld.org

 

Le développement des banques de temps

Le développement des banques de temps s’accélère en fonction des événements politiques et économiques traversés. Dans les années Reagan et Thatcher (décennie 1980), c’était la réduction des programmes sociaux. Dans les années 1990, la libéralisation de la finance partout dans le monde. La crise de 2008 a ouvert de nouveaux espaces, en particulier dans les pays (comme l’Espagne, l’Italie, la Grèce) dont la population a été la plus durement frappée[18].

Les banques de temps parviennent à attirer des personnes non impliquées dans le bénévolat traditionnel, souvent pour se réinsérer socialement. Au Royaume-Uni, 58% des participants à une banque de temps ont un revenu inférieur à 10.000 livres contre seulement 16% dans les organisations charitables traditionnelles, 72% sont en dehors de l’emploi formel, contre 40%[19]. En France, une étude montre que les membres des Accorderies sont majoritairement (74%) des femmes, 57% des accordeurs ont plus de 45 ans (la part des plus de 56 ans a tendance à diminuer). Près de la moitié vivent seul, 31% sont en couples, et 11% sont des familles monoparentales. 52% vivent avec moins de 20.000 € par an. 36% sont salariés, 25% retraités et 22% sans emploi[20].

Jean-Michel Servet observe dans le mouvement français des SEL un éloignement de l’utopie, un accroissement du nombre de Sélistes non militants et leur vieillissement. Il se demande même « si l’idéologie néolibérale du marché, qui privilégie l’individuel au détriment du collectif qui est nié, n’est pas parvenue à s’immiscer subrepticement à l’intérieur même des groupes locaux d’échange » [21]. Un exemple de cette évolution peut être trouvé au Royaume-Uni avec le projet Spice : même si les idées d’Edgar Cahn sont réaffirmées, les offres sont largement tournées vers la convivialité et les activités ludiques, et souvent onéreuses[22]. Une entreprise commerciale comme Timerepublik, basée en Suisse, propose un réseau d’échange mondial qui ne fait référence ni à un projet ni à une utopie pour mobiliser les internautes.

Les systèmes de gestion de monnaies temps

Du fait que les monnaies-temps sont presque toujours scripturales, un système informatique est indispensable pour en faire usage. Les utilisateurs d’une banque de temps ouvrent des comptes ; l’outil informatique assure la gestion de ces comptes et l’enregistrement des échanges. L’inventaire des principaux systèmes, présenté ici, ne doit  pas être considéré comme exhaustif.

Community Forge Community Forge Suisse 520 communautés (2012) Non profit USA, Suisse, France, Belgique
communityforge.net/
Distribuer des logiciels libres et open-source pour gérer des monnaies complémentaires et fournir des sites internet hébergés ou non.
Tim Anderson, Matthew Slater, Shawn Berlin, Danielle Warynski, Dr Jem Bendell
Timeline. Timebanking UK 291 BdT Non profit UK
www.timebanking.org/
Promotion de la co-production et support des banques de temps : création de nouvelles banques de temps, formation et partage des bonnes pratiques, services aux adhérents, logiciel dédié pour l’utilisation et la coordination des banques de temps.
Sarah Bird, Martin Simon, Nicki Baker, Ian Toplis, Kaaren Morris, Alexis Karlin
Community Weaver 3.0 Timebanks.org USA 461 BdT dont 50 actives Non profit USA, Canada, NZ
timebanks.org
Nourrir et étendre le mouvement Timebanking qui promeut l’égalité et veut bâtir des économies d’entraide pour les communautés par l’échange inclusif de temps et de talents.
Edgar Cahn, Irvin Dallas, Badi Foster, Christine Gray, Sheryl Walton, Curtis Watkins, Polly Wiessner
Community exchange Community Exchange Systems Afrique du sud 713 BdT (13 en France) Non profit Afrique du Sud, Espagne, USA, Finlande, Australie
community-exchange.org/
Système donnant à ses utilisateurs les moyens d’échanger des biens et des services sans argent, au sein d’une communauté ou à distance
Tim Jenkin, Don Northcott, Dawn Pilatowicz, Ken Mee
Séliweb Association Connex France 53 SEL Non profit France
www.seliweb.org
Seliweb est un logiciel de gestion d’un SEL sur internet.
Philippe Le Duigou, Samir Chala, Frédéric Mathy, Pit Marsick, Arnaud Yonne
Cyclos STRO Pays-Bas 370 communautés Non profit Diffusion sur les 5 continents
cyclos.org/
Faire de la monnaie un instrument pour le développement qualitatif et  humain, plutôt qu’un mécanisme qui provoque des dégâts de l’environnement et empêche les pauvres d’optimiser leurs capacités.
Time’nTalent hOurworld USA 228 communautés Non profit USA, UK
hourworld.org
Nous sommes des architectes sociaux qui pensons que les personnes sont la vraie richesse du monde, car leurs talents peuvent bénéficier à tous. Nos racines sont les principes de simplicité et d’abondance, et la joie de donner et de recevoir.
Linda Hogan, Stephen Beckett, Terry Daniels

 

Il existe bien d’autres systèmes de gestion de monnaie temps, par exemple : Communitats (Espagne, 38 BdT) ; Cronobank (Espagne, 28 BdT) ; LIMS (Belgique, 46 LETS) ; Obelio (Allemagne, 15 LETS) ; Tauschen Ohne Geld (Allemagne, 68 Tauschringe) ; TimeOverflow (Espagne, 22 BdT).

 

Perspectives

Au XXIème siècle, l’incapacité à trouver des réponses adaptées à des questions économiques, sociales, environnementales et politiques essentielles, manifeste partout dans le monde, semble mener à un consensus sur la nécessité de changer l’attention que nous portons aux biens communs. Ce changement met le territoire, les collectivités et les personnes au centre des processus de décision politique et démocratique[23]. Comme l’écrit Edgar Cahn, « aucune société n’a l’argent pour acheter, aux prix du marché, ce qui est nécessaire pour élever un enfant, disposer d’un voisinage sûr, prendre soin des gens âgés, faire fonctionner la démocratie ou réduire les injustices systémiques … la seule manière de résoudre les problèmes sociaux de la planète est de faire appel aux gens eux-mêmes, aujourd’hui classés comme clients et consommateurs, et de les convertir en co-producteurs, partenaires et reconstructeurs de la Core Economy » [24]. Ce nouveau paradigme chemine peu à peu dans les esprits : il est significatif que des consultants aussi investis dans le développement de l’économie marchande que ceux du cabinet McKinsey reconnaissent que la prospérité des sociétés humaines ne peut plus être mesurée uniquement par des indicateurs monétaires. « La prospérité d’une société est une accumulation de solutions à des problèmes humains »[25].

Les monnaies-temps et les banques de temps sont en situation d’apporter ces réponses, en restant enracinées dans les valeurs qui ont conduit à leur développement. Déjà, les Accorderies se sont donné pour ambition de réunir des personnes volontaires dans des groupes, certes dans un but de solidarité et d’inclusion sociale, mais sans exercer d’influence ni sur le choix des actions à mener, ni sur la manière de les conduire. Il s’agit d’augmenter le « pouvoir d’agir » dans une démarche « bottom-up », en droite ligne de « l’utopie de co-production ». En restant dans le périmètre de la Core Economy et en continuant à s’interdire la convertibilité entre monnaie-temps et monnaie commerciale, les banques de temps ont un champ potentiel large de développement, au service du bien-être des gens et des collectivités. Mais pour cela elles doivent réduire leur dépendance paradoxale vis-à-vis du travail bénévole ou de sources de financement extérieur tant publiques que privées. L’enjeu essentiel ici est une nouvelle articulation entre deux sphères de valeurs et d’échange social hétérogènes. Il faut aller dans le sens de la complémentarité entre ces sphères, tout en rééquilibrant leur rapport en faveur de la Core Economy. C’est la condition d’un développement durable au plan écologique, et socialement et démocratiquement soutenable.

On ne doit donc pas s’étonner que certains chercheurs qui remettent en cause la réduction de l’économie à une économie de marché pensée comme autosuffisante, voient dans  les banques de temps et la monnaie-temps des outils potentiellement puissants pour trouver des pistes de sortie de la crise économique, écologique et politique actuelle. Deux perspectives peuvent être ici évoquées qui s’attachent à redéfinir les relations entre l’économie de marché et l’économie réciprocitaire des banques de temps, en mobilisant les qualités spécifiques de ces dernières en termes de protection sociale et de démocratie.

 

Protection sociale et démocratisation de l’action publique

La première perspective est celle tracée par le projet tunisien « Vie digne pour tous ». Pour éradiquer la pauvreté et réduire le chômage structurel, notamment celui des jeunes diplômés, ce programme met au cœur de son dispositif une banque de temps (la monnaie-temps est le Nabta) fonctionnant à l’échelle nationale, mais décentralisée au niveau des régions[26]. Ce projet, issu de la société civile, conçu en 2013, gouverné par des associations fédérées au sein d’un Institut de la citoyenneté (IdeC) et soutenu par la présidence de la république, est en cours d’implémentation.

Rejeton de la « révolution du jasmin », le programme tunisien montre que les services aux citoyens, qui souffrent de pénuries de personnel du fait de la crise des finances publiques, peuvent être ressourcés à une échelle nationale de manière efficace par une banque de temps et la co-production de services publics et sociaux que celle–ci permet. On sait en effet que plus il y a de coopération dans

Le projet tunisien « Vie digne pour tous » présente deux caractéristiques principales :

  • la banque de temps se développe de concert avec une réduction de la pauvreté, qui va de pair avec le développement des échanges mutuels de services au sein de la population locale et entre celle-ci et la banque de temps. Les animateurs gestionnaires, anciens chômeurs diplômés sélectionnés et formés spécifiquement, sont eux-mêmes pour une partie substantielle rémunérés en monnaie-temps ;
  • le caractère hybride du dispositif monétaire (banque de temps) et financier  (fonds de garantie) permet à la monnaie-temps, dont l’heure est tarifée en relation avec le salaire médian, de circuler également dans certaines limites dans la sphère des échanges commerciaux, et de financer de l’investissement, sans compter qu’elle peut aussi alimenter le circuit des finances publiques.

L’institution de la NabtaBank et du système politique et financier dans laquelle elle s’insère répond concrètement ainsi à la question du comment un système de monnaie-temps peut alimenter des budgets ou apporter du pouvoir d’achat permettant d’accéder à des biens et services qui requièrent aujourd’hui des dollars, des euros, des yens ou des dinars.

la conception et dans la réalisation d’une action publique, plus celle-ci est efficace[27]. La Nabtabank est conçue pour permettre que des hommes et des femmes qui ne peuvent pas (ou plus) travailler dans l’économie de marché, alors qu’ils ont des talents et qu’ils voudraient les utiliser, puissent couvrir les besoins sociaux non solvables délaissés par le marché. N’a-t-on pas là le prototype d’un nouveau paradigme de protection sociale allant de pair avec une démocratisation de l’action publique ?

 

Elargir la sphère de la citoyenneté active

Cette perspective peut être prolongée en mettant cette fois l’accent moins sur la protection sociale assurée par les banques de temps, et plus sur le caractère intrinsèquement démocratique des échanges de temps à la parité entre individus, comme dans le vote une voix égale une voix.  La monnaie-temps apparaît comme un levier singulièrement puissant pour développer la démocratie participative et ressourcer en main d’œuvre la production de services collectifs par la puissance publique. Le principe de reconnaissance de la valeur de l’activité fondée sur la réciprocité et financée par les banques de temps se confond avec le principe d’égalité démocratique “un humain, une voix”.

Il semble donc légitime de s’inspirer des modalités de développement des monnaies-temps privées pour faire reconnaître la valeur de l’activité politique et de service public citoyen. Les activités publiques sont essentiellement des activités de services et notamment de services à la personne (éducation, santé, sécurité) ainsi que des activités de délibération, de négociation, d’étude, de prise de décision, dont le contenu cognitif immatériel est fort. Elles se rapprochent des activités des banques de temps privées, où de la même façon sont échangés essentiellement des services à la personne et des services collectifs et associatifs, et où les heures d’activité sont aussi valorisées uniformément sur une base démocratique.

Dans le contexte économique et politique actuel des démocraties occidentales, on observe simultanément une réduction massive et très mal répartie du temps de travail, illustrée par des taux de chômage et d’inactivité très élevés, et une sous-production de services publics et sociaux. Par ailleurs, du fait du caractère purement représentatif de la démocratie, l’activité politique est monopolisée par une petite élite, ce qui nuit à la délibération politique, à la transparence de l’administration et à la rationalité de la prise de décision. La philosophie des banques de temps suggère de faire se rencontrer ces deux manques pour en faire un plus pour la démocratie. En effet, pourquoi ne pas mobiliser le temps de travail économisé dans l’économie de marché pour le réinvestir dans l’activité administrative et l’action politique ? On élargirait ainsi la sphère de la citoyenneté active et on créerait de nouvelles formes de service civil. Conformément à l’esprit des banques de temps, il suffirait pour cela de développer une fiscalité en heures d’activité politico-administrative monétisée par une banque de temps (succursale du Trésor public). Celle-ci émettrait des crédits-temps en contrepartie de ces heures d’activité, crédits avec lesquels chaque citoyen actif pourrait compenser à due concurrence sa charge fiscale, selon le tarif en monnaie nationale de l’heure d’activité citoyenne.

Le dispositif pourrait être le suivant : sur la base du temps d’activité politico-administrative global des citoyens, la puissance publique émettrait une monnaie-temps dotée d’un pouvoir libératoire de l’impôt. La monnaie-temps serait distribuée aux citoyens actifs de façon uniforme – à un tarif unique – en contrepartie de leurs heures d’activité politique. Ceux-ci pourraient s’en servir pour payer leurs impôts. Ou alors l’utiliser dans l’économie de marché moyennant certaines limites et des marquages incitatifs à des comportements civiquement responsables, tant au plan écologique que social. Il est possible de montrer que ce type de dispositif aurait des effets économiques et sociaux positifs quoique différenciés selon le tarif choisi de l’heure d’activité citoyenne : redistribution des revenus  en faveur des citoyens les plus défavorisés dans l’économie marchande, renforcement de la participation démocratique, développement possible de réseaux commerciaux labellisés écoresponsables et d’un secteur économique réciprocitaire, et, last but not least,  réduction de l’endettement public[28].

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Remerciements à Jérôme Blanc, Marie Fare et Bernard Billaudot pour leurs commentaires et suggestions.

 

[1] Marx Karl, Grundrisse, La Pléiade T2, p. 307-308

[2] Blanc Jérôme (2000), Les monnaies parallèles. Unité et diversité du fait monétaire, Paris, L’Harmattan.

[3] Lorsqu’apparaît sur le compte d’un membre une accumulation excessive de crédit-temps ou de dette-temps vis-vis de la collectivité, des procédures sont généralement prévues pour traiter ces excès et revenir à la normale. Par exemple un système de fonte de la monnaie-temps (qui opère comme un taux d’intérêt négatif) peut être instauré qui incite ses détenteurs à l’utiliser rapidement et qui amenuise régulièrement la valeur en temps des crédits obtenus

[4] Linton, Michael (August, 1994). The LETSystem Design Manual. Landsman Community Services Paper No. 1.3 Version No 1.3 (http://www.gmlets.u-net.com/design/dm1%5E3.html)

[5] Fare Marie (2009 -2010),  « L’Accorderie (Québec) : un dispositif de monnaie sociale singulier ? », Économie et Solidarités, Volume 40, numéro 1-2, p. 2-16 ; (2011), « Monnaies sociales et solidarités nouvelles : le cas de l’Accorderie », Note de l’Institut Veblen pour les réformes économiques, septembre, Paris, FPH.

[6] Cahn Edgar (2006), Priceless money: Banking Time for Changing Times, Timebanks USA Washington, 27p

[7] INSEE Première, N° 1423 – Novembre 2012

[8] Del Moral Lucia (2013), Espacios comunitarios de intercambio, bien-estar y sostenibilidad de la vida, Tesis doctoral, Universidad de Sevilla

[9] Sélidaire, selidaire.org/spip/-La-Charte-Esprit-du-SEL-

[10] //mketimeexchange.org/are-time-dollars-taxable/

[11] Cour d’Appel de Toulouse n°98-00166 du 17 septembre 1998. Voir Guichachoua Hervé, (2013) La frontière entre l’activité professionnelle et le bénévolat, Le Droit Ouvrier, n°777, Avril 2013

[12] Van Der Wekken Ruby (2014), Villarceaux Monetary Forum, Institut Veblen, June 2014, //stadinaikapankki.wordpress.com/in-english/helsinki-timebanks-abc/

[13] Dombret Laurent (2014), Villarceaux Monetary Forum, Institut Veblen, June 2014, minuto.be

[14] Aux USA, sur les 451 banques de temps enregistrées par Timebanks.org aux USA, seules une cinquantaine ont enregistré au moins un échange au cours des 7 derniers jours.

[15] Sélidaire est un association dont l’objet est la promotion des SEL, l’échange d’information et la solidarité entre les SEL. Voir www.selidaire.org/

[16] Voir www.tauschringportal.de et www.tauschringadressen.de/

[17] Voir www.lets-linkup.com/

[18] Gisbert Quero Julio (2010), Vivir sin empleo, Los Libros Del Lince

[19] NEF, 2002. The Time of Our Lives

[20] Etude technique sur les Accorderies de 2011 à 2013, information aimablement communiquée par Zoé Renaut-Revoyre

[21] Servet Jean-Michel (2012), Quelques réflexions sur l’évolution des SELs entre 1998 et 2012. De l’utopie volontariste de la corne d’abondance à l’affirmation « qu’une heure égale soixante minutes », Rencontres annuelles nationales Intersel, Poisy, 28/08/2012

[22] Spice. Voir justaddspice.org/our-work.html

[23] Angeon V., Caron P., Lardon S., 2006, Des liens sociaux à la construction d’un développement territorial durable: quel rôle de la proximité dans ce processus ?, Développement durable et territoires, Dossier 7, 17 juillet 2006, developpementdurable.revues.org/2851

[24]Cahn E (2007), It’s the core economy stupid: an open letter to the non-profit community, in The new wealth of time, NEF London, Nov.2008)

[25] Beinhocker Eric and Hanauer Nick, 2014, Redefining Capitalism, McKinsey Quaterly, September, www.mckinsey.com/Insights/Corporate_Social_Responsibility/Redefining_capitalism?/

[26] Kaabi Lotfi (2013), Vie digne pour tous, septembre, Tunis, IdeC

[27] Ministère flamand de l’énergie, de la ville et de l’économie sociale, 2014, Monnaie complémentaire, manuel pour les collectivités locales et les associations, traduction de Handboek gemeenschapsmunten voor lokale besturen en organisaties thuisindestad.be/, TempOh, Paris

[28] Théret Bruno, 2011, Une nouvelle économie politique de la prospérité : de la démocratie formelle à la citoyenneté participative, Conférence au Collège Belgique, Bruxelles, 17 novembre,

http://www.humandee.org/spip.php?article169 ; 2012, « Réduction du temps de travail, démocratie participative et monnaie-temps », Note de l’Institut Veblen pour les réformes économiques, décembre, Paris, FPH